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Mémoire

Le cadreur interprête

Mémoire de Claire Dabry - Directrice de mémoire : Francine Levy et Yves Agostini

jeudi 19 mai 2011

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Quelle est la place du cadreur sur un tournage de fiction ? En France, d’après la convention collective, le cadreur est à la fois sous les ordres du directeur de la photographie et doit suivre les directives du réalisateur. Dans la réalité des plateaux, c’est un personnage central, le point de gravité de l’équipe technique : tout le monde passe par lui à un moment ou un autre. Pourtant, on se rend compte qu’il y a très peu de cadreur en titre. Quand le réalisateur n’a pas fait le choix de cadrer lui-même son film (ce qui selon moi se rapproche du choix de jouer dans son propre film), c’est souvent la même personne qui fait à la fois la lumière et le cadre.

Pour des raisons esthétiques, par choix de mise en scène, mais parfois aussi pour des raisons économiques, qui ne se justifient pas quand on pense au gain de temps que peu représenter un cadreur. En tous cas, c’est une habitude qui s’est instaurée. De nos jours, bien peu de tournages se font avec un cadreur et un chef opérateur. Sans vouloir juger du bien fondé de cette habitude, j’ai quand même essayé de voir en quoi la place du cadreur devait être défendue. En se penchant sur la condition d’interprète, on se rend compte qu’elle pourrait s’appliquer au travail de cadreur.

En effet il est un médiateur entre l’auteur du film et le public : il donne corps au film. Et cet investissement dans le film va bien souvent plus loin que la simple exécution technique : le cadreur laisse le film prendre vie à travers son corps et son esprit. En tant qu’être unique et subjectif, il apporte quelque chose de personnel à l’oeuvre. Le cadreur est rarement reconnu comme étant interprète. Pourtant, on se rend compte que dans son travail habituel, il a toujours une part d’interprétation. Il est par exemple intéressant de noter qu’il entretient en général une relation de confiance avec les interprètes que sont les comédiens.

Et cette relation peut aller, dans certaines scènes, jusqu’à un sentiment d’osmose, comme si le cadreur jouait avec eux. Dans sa relation à la technique, on voit aussi que le cadreur se rapproche de la mise en scène, donc d’une approche plus sensible de son métier : la maîtrise de la technique ne doit être que la base, complètement acquise, pour pouvoir se concentrer sur l’émotion qui doit passer à l’image. Enfin, en explorant la relation du cadreur à la mise en scène, on se rend compte qu’en général, les réalisateurs recherchent l’investissement du cadreur dans les émotions, le sens global du film. Ils ne lui demandent pas seulement d’exécuter les mouvements de cadre, mais le sollicitent pour des choix de découpage, lui demandent son avis sur la prise qui vient d’être tournée, ont besoin d’être rassurés quant à certains choix de mise en image et de mise en scène du film. Et c’est à travers son interprétation du film que le cadreur peut remplir toutes ces fonctions. Le cadreur a donc une part d’interprétation dans son travail. Mais que se passe-t-il quand il est reconnu comme un interprète, et qu’on lui donne une telle place dans un film ?

Peut-on parler d’une direction de cadreur ? Dans les procédés de caméra subjective par exemple, l’investissement corporel et personnel du cadreur est indéniable. Comment peut-il aborder un tel travail ? Quand la caméra devient plus que le point de vue d’un personnage du film, une véritable conscience caméra, un élément moteur du récit filmique, la position du cadreur devient primordiale. Son interprétation doit être juste pour ne pas trahir le film. On trouve ce type de conscience caméra dans les films de John Cassavetes ou de Lars Von Trier.

En analysant leurs films et leurs manières de travailler, on se rend compte qu’ils utilisent la part d’interprétation du cadreur, en le dirigeant comme on dirige un acteur. C’est à dire en le guidant pour trouver le juste sens du film. On a donc chez eux un exemple de direction d’un cadreur-interprète. Le fait de donner ce statut au cadreur apporte un plus au film. Le cadre participe alors activement aux émotions reçues par le spectateur. L’importance de l’image est perceptible. Et ces émotions, cette prédominance du récit filmique correspond au propos du film.

On se rend alors compte qu’il est nécessaire qu’avant tout, le travail du cadreur soit en accord avec les besoins de l’oeuvre. En cela, le cadreur-interprète est nécessaire. Non pas pour qu’il fasse ses belles images, mais pour que le réalisateur donne vie à ses idées. Pour que l’art cinématographique s’enrichisse de nouvelles oeuvres.