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Mémoire

L’extérieur nuit : une photographie nécessairement codifiée ?

Mémoire de Nathanaël Louvet - Directeur de mémoire : Jean-Noël Ferragut

dimanche 15 mai 2011

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Mon désir de travailler sur ce sujet est apparu soudainement, après avoir vu Pola X. Il y a en effet dans ce film, réalisé par Léos Carax et photographié par Eric Gauthier, une séquence d’extérieur nuit dans une forêt qui m’a littéralement subjugué et m’a, en quelque sorte, fait retrouver ma " virginité de spectateur ". J’ai eu l’impression de voir pour la première fois une véritable séquence d’extérieur nuit et ce déclic m’a fait réfléchir sur les codes qui caractérisent ces séquences dont l’enjeu lumineux se résume à rendre compte d’une situation qui est censée se dérouler dans un noir presque absolu, simplement déchiré ça et là par la lumière lunaire. Le noir, et par extension la nuit, ont toujours été l’une des grandes peurs de nos sociétés occidentales. Depuis leur fondement, la nuit n’a cessé de symboliser l’ignorance, la peur, car, dans notre imaginaire symbolique, elle renvoie fondamentalement l’homme à la mort. Si, pour les scénaristes et les réalisateurs, cet état de fait offre d’immenses possibilités dramatiques, il met le directeur de la photographie dans une situation plus problématique. Lorsqu’il doit faire l’image d’une séquence en extérieur nuit, il se trouve confronté à un paradoxe : rendre compte par la lumière d’une situation où elle n’existe pas ou peu. Le fait que l’éclairage lunaire réel soit trop faible pour impressionner la pellicule dans des conditions normales de prise de vues et qu’aucune source lumineuse liée à la narration ne vienne justifier l’effet a eu pour conséquence l’invention d’une esthétique artificielle. Cette esthétique est par la suite devenue une convention par le biais de laquelle le spectateur admet qu’il se trouve dans une situation nocturne sans que cela ait de rapport avec la perception réelle que ce dernier peut avoir de la nuit en tant qu’être humain. C’est dans cette brèche que s’engouffre ce travail. Les codes esthétiques liés à l’extérieur nuit sont-ils inéluctables compte tenu des possibilités technologiques dont dispose le procédé d’enregistrement photographique du cinéma ? Peut-on envisager la nuit autrement, en essayant d’obtenir des images plus proches de ce qu’est la perception humaine nocturne ? Dans un premier temps, il m’a paru nécessaire de délimiter les contours symboliques et sémantiques liés à l’extérieur nuit afin de savoir précisément à quoi cette esthétique renvoyait. Je me suis donc penché sur ces textes fondateurs de nos sociétés occidentales que sont L’Ancien et le Nouveau Testament. Ces deux textes ont un rapport à la lumière très fort. L’Ancien Testament permet de comprendre les peurs primaires liées au noir et inhérentes à la condition humaine alors que le Nouveau Testament, même s’il ne vient pas en opposition à l’ancien, tente d’avoir un rapport plus didactique, plus métaphorique avec la lumière et donc avec le noir. Dans tous les cas, les conclusions que l’on en tire sont que le noir, et donc la nuit, renvoient fondamentalement l’homme occidental (inventeur de la photographie et du cinéma) à sa propre disparition, à sa peur de mourir. Il me semble qu’il existe trois grands axes figuratifs permettant d’aborder la construction d’images d’extérieur nuit : le Contre-Jour, la Contre-Nuit et le Clair-Obscur. Il m’a donc semblé nécessaire de me pencher sur ces archétypes qui ont eu, suivant les écoles esthétiques et les possibilités techniques et économiques, les préférences des opérateurs et des metteurs en scène. Chacun de ces axes renvoie à une sémantique particulière et à des pratiques variées. Tous ont en commun une certaine codification de la situation que j’ai tenté de cerner, afin de pouvoir, ultérieurement, la confronter à ce qui caractérise la vision humaine nocturne. J’aborde ensuite cette question de la perception visuelle nocturne sous un angle scientifique pour cerner ses spécificités concernant la perte d’acuité, l’absence de vision des couleurs, les phénomènes d’accommodation... afin de voir quels paramètres appliquer aux images de cinéma pour qu’elles tendent à un certain vérisme. Les conclusions que j’en tire se trouvent dans la dernière partie de ce mémoire qui est liée à ma partie pratique. J’ai pointé l’inadéquation de certaines de ces caractéristiques avec quelques codes en vigueur et la possibilité technique de les appliquer ou non. Il découle de cela les choix qui m’ont guidé pour réaliser les images qui illustrent ce travail.