Accueil du site > Témoignages > Paroles d’Anciens > De l’argentique au numérique

De l’argentique au numérique

par Bernard Valéry

jeudi 26 novembre 2009

Partager l'article avec  
A la suite de l’article de Dominique Bloch " Projetons nos métiers en 2025 ", Bernard Valery, ancien de la section Photo (1950), a réagit en écrivant le long témoignage suivant.

Comme un certain nombre d’autres, ma famille a traversé le XXème siècle à travers trois générations de photographes et vécu ce moment de l’histoire des arts graphiques que fut le « le temps de l’argentique ».

Les premiers hommes ont dessiné des images sur les murs de leurs grottes et quelques exemples émouvants sont parvenus jusqu’à nous.
Depuis Léonard de Vinci, on savait voir les images dans la chambre noire, mais on ne savait pas les fixer.
Après bien des recherches, des essais dans des laboratoires qui n’étaient que des greniers ou des soupentes, c’est le procédé qui reposait sur la sensibilité des sels d’argent à la lumière qui allait s’imposer...
Avec Niepce, Daguerre, Fox Talbot et quelques autres, on allait faire un grand pas vers l’invention de moyens de reproduction « mécanique » des images. L’élan était donné avec la popularisation du procédé par G. Eastman en 1888.

Et le gélatino-bromure d’argent a traversé le XXème siècle.

Dans les années 1900, mon grand père, Emile VALERY s’installe à Paris, au 40 de la rue de Rivoli, au dernier étage d’un immeuble, là où il y a une verrière, et il fait le portrait des clients qui viennent à son studio. En 1929, son fils Léon, après avoir terminé la guerre 14-18 dans les services naissant de la photo aérienne, reprend le studio. Mais rapidement il quitte Paris en 1931 pour une petite ville de province, Pithiviers et rachète le fond d’un peintre/photographe VENEL.

1939 : la guerre, les années noires. Au retour de l’exode, on retrouve le magasin pillé, les allemands installés dans le laboratoire. Puis c’est la pénurie, plus de plaques, plus de papier photo, plus de travail... à moins qu’avec la débrouille on arrive à s’approvisionner.

Après la guerre les affaires reprennent. C’est le règne du Rollei, du Super XX et du Kodachrome.

En 1948 (promotion 1950), je rentre à Vaugirard. Ce sont deux années qui laissent bien des souvenirs. Sous la houlette de A.H. Cuisinier, de Messieurs Lecaille, Pierre Montel et Roumanes, R. Mauge étant notre Directeur, nous allons apprendre la photographie. Les techniques sont encore celle d’hier : photo sous la verrière, appui-tête !!! Mais les bases du métier sont données : maîtrise de travail à la chambre, éclairage, composition, rigueur dans les travaux de laboratoire. De photo couleur on ne reçoit qu’une instruction livresque et, cerise sur le gâteau, nous avons droit, en fin de deuxième année, à faire chacun un (1) autochrome !

C’est une période qui semble aujourd’hui irréaliste. Pour les jeunes que nous étions, tout semblait possible, on avait l’avenir devant nous quelque soit la voie qu’on allait emprunter... et on avait 20 ans.
Après avoir travaillé aux côté de Messieurs Pichonnier et Michaut qui viennent de fonder Photo-Ciné-Stock , au décès de mon père, je reviens à Pithiviers reprendre un fond de photo en plein développement.
Après la guerre, le studio au jour avait été équipé avec la lumière électrique. Les spots (Cremer) vont l’éclairer avant d’être remplacés par des flashes. A côté des activités de portraitiste et de négociant, c’est la photo industrielle qui m’intéresse. J’ai accompagné (photographiquement), le développement industriel de toute notre région après la guerre. C’était les trente glorieuses.

Je vais aussi m’intéresser à la photo couleur. Au début, je dois préparer les bains moi-même avec des produits chimiques achetés chez Prolabo. J’ai la chance de retouver un ancien de Vaugirard chez Gevaert qui accepte de me vendre du papier. Et je me mets au travail ... avec des filtres gélatine et quelques cuvettes. Un ami installé aux Etats-Unis m’apporte, quand il vient à Pithiviers, des matériels et des films Poraroid alors introuvables en France.
C’est aussi le temps des stages qui se multiplient : chez Kodak à Paris, Gevaert à Anvers, Paillard à Sainte Croix, Linhof à Munich..
Après mon départ à la retraite (1994), le labo des années 80 est transformé en minilab. Bientôt il se vend plus d’appareils numériques qu’argentiques. C’est une époque qui se termine.

Avec le nouveau siècle, arrive le temps du numérique.

Au début de l’été 2009, deux évènements vont sonner le glas d’une technologie qui a marqué le siècle. On apprend en même temps la fin de la fabrication du Kodachrome – ce film mythique – et l’arrêt quelques mois avant de fêter son centième anniversaire de la parution du ˝Photographe˝ qui était un peu le Journal Officiel de la profession.

Ayant quitté officiellement mes activités professionnelles, je me sens cependant toujours concerné par ce métier et j’ai voulu voir et comprendre la nouvelle technologie qui se développait.
Je me suis équipé en numérique et pour maîtriser quelque peu cette nouvelle (pour moi) technique, je me suis plongé dans les livres de René BOUILLOT (il était à Vaugirard la promo avant moi).
Aujourd’hui, je constate que le numérique ça marche et plutôt bien.. mais je fais tout de même des réserves en ce qui concerne la pérennité des images. Le changement ultra rapide des supports (successivement 2 formats de disquettes, le CD, puis le DVD, le Blue Ray, les cartes CF, SD, SDHC, MS Duo, clé USB…) et des logiciels d’exploitation n’en finit pas. Et les supports se révèlent peu fiables en ce qui concerne leur conservation (panne de disque dur, DVD illisibles). C’est le talon d’Achille du système.

Même si je ne suis plus vraiment concerné (les années sont là), cela ne m’empêche pas de réfléchir à ce que peut devenir notre profession. Bien sûr je me place surtout au plan de la photo, c’est mon métier, pas le cinéma, mais je crois que les fondamentaux sont les même.
Que le photographe de 2050 soit très différent de ce que nous avons pratiqué, c’est certain.
Fini nos activités d’artisans qui photographions tous les âges de la vie : les photos de bébé, les communiants, les militaires, les groupes de famille et bien sûr les mariages. Les gens font ce travail (pas le même, mais ça leur suffit !) avec leur téléphone.

L’avenir de la profession, il faut le placer dans la réponse à une question simple : la civilisation de l’image, qui se développe de plus en plus, aura-t-elle besoin de photos ?

La réponse est évidement oui, qu’il s’agisse de montrer le monde et de porter témoignage (photo de reportage) de vendre des produits (photo publicitaire), de suivre l’évolution de travaux ou de procédés (photo industrielle et scientifique) de décorer nos bureaux ou nos appartements (photo d’illustration) de garder la trace de moments éphémères (photo de constat) de donner envie d’acheter ou d’adhérer à une cause (photo de mode et affichage). Les dirigeants d’entreprise, les spécialistes du marketing, les politiques, les ingénieurs, les éditeurs, les patrons de presse n’auront pas seulement besoin de photos, il leur faudra de bonnes photos, pas de photos volées au coin d’une rue sur un camphone par un prétendu photographe du dimanche, mais des photos qui atteindront le but pour lequel on les a commandé.
Bien sûr les supports de diffusion de nos images vont changer. Quelle sera la part de la presse, de l’édition, du prospectus, de la télévision, d’internet ?

Il y aura encore besoin de professionnels qui auront une parfaite maîtrise des techniques photographiques. Et je ne pense pas là au nombre des pixels du capteur de l’appareil ou au dernier logiciel de retouche. J’estime plutôt que le futur photographe professionnel sera celui qui saura domestiquer la lumière, trouver l’angle favorable, saisir l’expression du sujet, repérer le point de vue intéressant, choisir la focale pour décider de la perspective, jouer des bascules et décentrement.

Oh, comme les leçons de Vaugirard, même si la vieille Ecole est devenue l’ENS Louis-Lumière, seront toujours d’actualité.

Bernard VALERY
Photo 1950