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Direction "La Maison jaune"

Par Nicolas Roche

mardi 12 février 2008

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Octobre 2006, Amor Hakkar réalise le premier long métrage en langue Chaouia dans les Aurès : La Maison jaune. Les rôles sont en majorité interprétés par des non professionnels. Ce film franco-algérien a ensuite la chance d’être sélectionné dans de nombreux festivals, dont celui de Sétif à 400 km du lieu de tournage. Cette dernière région ne possède pas de salle de cinéma, suite aux années noires. Le réalisateur décide d’affréter un bus pour emmener son équipe à la présentation du film au festival. Pour certains, il s’agit de leur premier ciné. Amor Hakkar m’a ensuite appelé pour filmer ce trajet.

Devant l’objectif de la caméra

Avant ce périple, nous sommes allés informer du convoi les différents participants au film. Je me plaçais alors derrière Amor Hakkar pour saisir les visages, la parole. Lors d’une rencontre avec un groupe, je décide de changer d’angle de prise de vues : de faire un contre champs. L’ensemble du groupe se déplace alors pour se présenter face caméra. De manière générale, les personnes filmées se posaient face à la caméra.

De même Monsieur Laïche (le propriétaire de la maison jaune) était fier d’exposer à la caméra ses photographies de jeunesse, et de se faire filmer avec. Une joie à se présenter et une générosité à aller vers l’autre se dégagent de cette attitude. La caméra représente un peu la communauté à qui l’on s’adresse. Cette forme de don de soi est d’ailleurs l’un des sujets du film La Maison jaune : le travail du deuil s’accomplit à travers les dons d’autrui. L’alliance de ces deux thèmes construit une réflexion vivifiante sur la mort d’un être aimé. Il n’est pas donc si étonnant de retrouver cette « couleur » dans le réel qui a inspiré la fiction.

Le revers à cette générosité réside dans le fait que nous, venant de France, avec notre caméra, sommes perçus comme des gens opulents, ayant par conséquent un rapport privilégié avec les hommes politiques locaux, voir nationaux. La caméra tend alors à représenter la communauté au sens d’état, d’administration à qui l’on quémande. Suite aux aides du président Bouteflika, Monsieur Laïche a construit une maison en béton à côté de sa maison en torchis, maison qui avait servi de décor au film. Lors du documentaire, il s’adressa trois fois à la caméra pour remercier le walli (le préfet) et lui demander de lui construire aussi un escalier et un mur…

Derrière l’objectif du projecteur

Accomplir quatre heures de route pour voir un film, même dans lequel on a joué ne fait pas parti des usages locaux. Sur l’ensemble des participants, seuls deux avaient décidé d’aller à Sétif, avant la proposition d’Amor Hakkar. Dans ces deux familles, les enfants exerçaient une pression pour voir le film.

Au final, la plupart des acteurs non professionnels ont accepté l’offre d’aller à Sétif voir La Maison jaune. Petit phénomène de résonance, les montagnards de Tamza ont préféré envoyer leurs fils.

Une question importante se posait pour certains « chefs de famille » : Puis-je emmener ma femme, mes filles, mes garçons à ce spectacle ? La communauté ne va-t-elle pas parler sur moi et me juger comme un faible, comme quelqu’un qui ne tient pas sa famille ?

Ainsi sur ces photographies joyeuses de l’héroïne du film avec son père, il faut voir aussi l’absence d’une mère, des frères et sœurs restés au foyer, selon la bienséance du père. Heureusement cette attitude s’est révélée minoritaire. La télévision Algérienne parlait du Festival, chaque soir et exerçait un pouvoir d’attraction. Pouvoir qui a permis sans doute d’ôter ce complexe de représentation. Car la télévision est presque par définition, l’organe de représentation d’une communauté sur elle même.

Pour monter dans le bus, la plupart des participants s’étaient mis sur leur trente et un, d’autres moins nombreux avaient gardé leur cachabia, un avait revêtu le costume du film : l’imam du garage, qui dans le réel n’est pas imam.

Une pause repas avant la projection

Les bouts de madeleines qui germent

Comment le film a-t-il été reçu ? Que reste-il du tournage, de la projection ? A toutes ces questions culturelles, le silence des sourires de fin de projection apporte peu de réponses. Sans doute certains étaient plus heureux de se voir à l’écran et de monter sur scène à la fin de la projection que de voir le film, d’autres heureux de bien manger, et de voir un vrai bon film Américain au retour dans le bus. Peu de réponses parviennent à s’extraire de ces sourires énigmatiques pour rassasier nos petits esprits occidentaux. En somme qu’est que l’art, la poésie par rapport à la faim ? Rien et tout.

Mohamed me dit que le film est parfait, mais qu’à un moment l’actrice principale, une professionnelle dit un mot en Arabe au lieu de le dire en Chaouia. Pour lui, c’est la seule erreur du film. De manière générale, quelques critiques parviennent sur des éléments peu vraisemblables, ou contraires à la bienséance. Mais que reste t-il vraiment du film ?

En guise de réponse, cette petite histoire. Durant le tournage de La maison jaune, un garçon de seize ans, qui ne s’intéressait pas spécialement au cinéma s’occupa du combo. A notre retour en Algérie pour la projection, un an plus tard, il nous présenta un film de trente cinq minutes, qu’il avait réalisé avec son téléphone portable, puis monté sur un ordinateur. Ce moyen métrage nous apprit que Nassim n’avait pas seulement appuyé sur le bouton enregistrement du magnétoscope durant le tournage. Pour la projection de La Maison jaune, il se rendit à la maison de la culture de sa ville et sur présentation de son film, une petite caméra vidéo lui fut prêtée. Il put alors filmer les déambulations de ce bus en direction de Sétif rassemblant des gens d’origine divers qui ne s’étaient jamais croisés jusque là. Un désir était né, désir que peu de personnes auraient soupçonné, un an auparavant.

Nicolas Roche

P.-S.

PS : Les photographies sont en grande partie empruntées à Céline Brotons et à son album personnel.

Le film La Maison jaune sort le 5 mars au cinéma, pour plus de renseignements : www.lamaisonjaune-lefilm.fr

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1 Message

  • Direction La maison jaune 12 février 2008 14:21

    Très interessant ton article Nicolas
    Bravo
    J’espère pouvoir aller voir le film

    C de ROZIERES