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Avenir des travaux photographiques

Photographie numérique : la bulle

lundi 30 octobre 2006

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Bien malin celui qui pourra définir avec certitude l’évolution des traitements photographiques en France et à l’international sur les années qui viennent tant les interactions économiques et sociales sont subtiles et complexes, les conséquences pleines de surprises, les surprises pleines de conséquences... Il est difficile voire impossible aujourd’hui d’obtenir une projection même grossière en raison du trop grand nombre de paramètres culturels, économiques, sociologiques... à prendre en considération.

Quelques chiffres sont disponibles sur le site du Sipec sur la base d’études fiables réalisées notamment par l’institut GFK, mais dont les projections économiques ne peuvent être qu’aléatoires. D’une manière générale la presse -inféodée à ses sources de revenus- n’a pas de regard objectif sur ces questions car elle tend à conforter la position des annonceurs industriels dont l’intérêt est d’enterrer toute technologie ancienne pour en vendre de nouvelles.

Le magazine Réponses Photo livrait il y a quelques mois un reportage sur le siège de Kodak à Rochester aux USA très intéressant et très pessimiste quant à l’avenir de la photographie argentique, mais les témoignages d’ingénieurs américains doivent être pondérés à mon sens. En effet, il leur est moralement difficile d’avouer publiquement qu’ils sont aujourd’hui remplacés par une main d’œuvre étrangère -chinoise en particulier- à moindre coût. On comprend bien qu’il est plus valorisant pour eux de dire qu’une page est tournée en faveur du numérique.

La réalité est sans doute plus subtile. J’estime personnellement qu’il n’y a pas lieu d’opposer deux technologies qui ont chacune des avantages et des limites. Il est probable qu’il y aura à terme une forte segmentation des marchés avec des strates alternativement argentiques et/ou numériques. Dans une majorité de cas depuis longtemps déjà -près de dix ans-, les tirages photo sur papier argentique couleur sont de toutes manières réalisés en technologie numérique quel que soit le type d’original : argentique, numérique, positif, négatif, document opaque... En lieu et place des expositions par optiques interposées, on trouve désormais des systèmes plus ou moins sophistiqués d’acquisition numérique des documents d’une part, et d’exposition par laser ou LED des surfaces papier sensibles d’autre part, le traitement photo chimique étant réduit en définitive à une sorte d’imprimante. Cela permet de ne faire tourner qu’une seule machine aujourd’hui au lieu de plusieurs il y a dix ans avec des gains économiques évidents et des options inédites (anti-poussières, anti-rayures, anti-yeux rouges, cadrages, montages divers...), à tel point que les traitements papiers positifs directs et les émulsions internégatives n’existent plus depuis trois à quatre ans -Ilfochrome (ancien cibachrome), produit de luxe mis à part-.

Dans le domaine du traitement des images à caractère professionnel -secteurs culturels, publicitaires ou industriels à l’attention des entreprises ou des institutions- l’évolution semble aller en faveur de laboratoires plus réduits qu’auparavant -même et surtout s’il s’agit de grandes surfaces à traiter- et correspondant à des niches spécifiques. Les grands formats peuvent selon les cas être réalisés en technologie "jet d’encre" -la valeur ajoutée résidant dans une gamme parfois très étendue de supports disponibles avant impression-, ou en technologie argentique -aux qualités toujours inégalées- via de puissants imageurs. Mais pour la photographie grand public qui reste proche du domaine industriel en volume et en valeur, la déstabilisation est totale. Il semble que les leaders du secteur soient en voie de disparition voulue ou subie : FNAC, Photo Service, Photo Station, laboratoires Kodak, Cewe Color... Les raisons en sont simples : l’activité globale a diminué de moitié en trois ans. L’Internet avec 5% du marché ne semble pas directement en cause, on constate tout bonnement un phénomène de rétention des images dans les disques durs des ordinateurs et autant de manque à gagner pour les laboratoires. La conséquence logique aurait du être une augmentation des marges pour compenser ces pertes en volume mais on observe sur ce marché ultra concurrentiel une guerre des prix totalement suicidaire. D’autant plus suicidaire que le coût d’un tirage numérique de qualité peut s’avérer nettement supérieur à celui d’un tirage argentique, à l’inverse de ce que l’on observe sur le terrain.

Je ne vais pas développer ici l’ensemble des tenants et des aboutissants mais il est probable que l’on assistera à court terme -quelques mois- à un effondrement sans précédent des services photo en France, créant une situation de pénurie favorable à une montée importante des prix. En effet, la guerre des prix n’a plus de sens face à une image numérique réputée gratuite -en fait elle ne l’est pas mais son coût est très dilué parmi d’autres dépenses-. D’autre part, la baisse des volumes de production tend à nous ramener vers des modèles économiques des années 60 où les tarifs en francs/euros constants étaient bien plus élevés qu’aujourd’hui. Une montée des prix me semble inéluctable mais devra être justifiée par une qualité irréprochable pour être acceptée, ce qui est rarement le cas aujourd’hui même et surtout chez les leaders. Les "petits photographes" n’auront pas la même retenue que les grandes chaînes actuelles et la facturation des travaux à un prix viable conditionnera tout simplement leur survie.

Ces considérations ne vont pas dans l’esprit de la FNAC par exemple qui préfère liquider la totalité de ses boutiques plutôt que de ternir son image d’écraseur de prix. Et des chaînes telles que Photo Service et Photo Station, qui privilégient le contenant (packaging, image de marque) -sur un contenu dont l’évaluation (toujours subjective) est plus difficile à gérer à grande échelle- depuis bientôt une génération, auront bien du mal à suivre.

Qui peut dire aujourd’hui ce qui sortira de cet univers chaotique ? Sans aucun doute une amélioration des conditions de travail des professionnels, très malmenés depuis l’époque de la guerre du Golfe. Pour ceux qui travailleront en tout cas car beaucoup resteront sur le carreau.

Il s’agit à mon sens de l’éclatement d’une bulle économique -à comparer avec la récente bulle spéculative d’Internet sans que ce soit exactement le même phénomène- à laquelle nous devrions assister, qui devrait ébranler les certitudes des marketeurs purs. Cette fois-ci les dégâts ne pourront être que visibles par tous et les habitudes en tous genres bousculées pour lontemps. Pour ce qui est de la photographie sur Internet, il semble que son avenir passe par une livraison en boutique, ce qui ne va pas non plus dans les sens des prix bas.

A la marge, le phénomène des photos d’identités sera intéressant à suivre car selon les nouvelles normes du Ministère de l’Intérieur il devient quasiment impossible -en dépit des annonces rassurantes- d’obtenir une photo-machine pour des cartes d’identité, passeports et permis de conduire. C’est à la fois une manne inespérée pour quelques boutiques photo et une catastrophe pour les fabricants de cabines automatisées qui devraient perdre 70 à 80% de leur activité à court terme. Les phénomènes induits notamment en matière de présence ou d’absence de bornes de tirage de fichiers numériques -à proximité des cabines photo- seront intéressants à observer.

Je verrais bien les laboratoires Fuji -toujours en service pour l’essentiel- reprendre prochainement dans l’esprit général la place occupée naguère par les laboratoires Kodak, les prix monter en flèche -y compris sur le web- à l’instar de ce que l’on observe sur les marchés de l’identité, et une redistribution des cartes notamment en photographie professionnelle où les valeurs sûres devraient être renforcées pour les années à venir. Tous les marchés de la photographie étant liés, par un jeu de reports en cascade au vu de l’énormité de ce qui se prépare c’est bien l’ensemble des acteurs qui devraient être concerné en définitive et sans doute même bien au delà si on prend encore en compte les facteurs d’ordre psychologique.

La vraie inconnue sera la question des parcs de matériels de tirage en surabondance dont on ne voit pas bien ce qu’il adviendra entre "la benne" par ignorance et les récupérations en tous genres par opportunité. Il semble que l’essentiel du parc des leaders de la photographie grand public soit toujours en leasing et par conséquent ne leur appartient pas, ce qui est évidemment une perte d’actif dramatique pour eux en cas de dépôt de bilan.

Il apparaît que cette guerre des prix en faveur du tout numérique n’est pas raisonnable et qu’un ajustement nécessaire des tarifs devrait paradoxalement basculer en faveur des technologies argentiques, proposant en quelque sorte une alternative essentiellement culturelle face à un numérique qui vit surtout dans la culture de l’instant. Dans la durée, le numérique pose de nombreux problèmes qui feront (ré)fléchir : fragilité des matériels irréparables par ailleurs, pertes de données, coûts de gestion relativement importants à long terme, impressions à domicile beaucoup plus onéreuses et aléatoires qu’on ne le croyait, maîtrise de la chaîne graphique nettement plus ardue et coûteuse qu’il n’y paraît...

P.-S.

Bref, il me semble que l’on n’est pas au bout des surprises en tous genres, j’ose penser qu’il y en aura des bonnes parmi lesquelles le désenchantement du marketing "pur sucre" ne serait pas le moindre. Il est grand temps pour les professionnels de terrain, de reprendre la main sur un secteur largement dominé par les principes de Peter et de Dilbert, et de reconstruire pourquoi pas les bases -fût-ce par des voies législatives- de ce que l’on ne peut plus appeler décemment aujourd’hui un corps de métier.

A consulter :
Emission sur France-Culture le 6 novembre 2006 au thème : Quel avenir pour la photo d’art à l’ère du numérique ? L’explosion du numérique fait-il exploser la photo ?

Avec :
Jean-Christophe Béchet. Rédacteur en chef adjoint du magazine Réponses Photo, photographe.
Philippe Ramette. Artiste photographe
Lauréat du prix Alcatel du mois européen de la photo.
Jean-Luc Monterosso. Directeur de la Maison européenne de la photographie et Commissaire général du Mois de la Photo.
Agnès Sire. Directrice de la fondation Henri Cartier-Bresson, a dirigé pendant 20 ans l’agence Magnum.
Philippe Serenon. Consultant artistique pour HP.
1 h d’information sonore au format Real : www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/grain/fiche.php ?diffusion_id=46840