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Gilles Gaillard (Ciné 99) ou de la graine de DG semée dans un caméra-club

jeudi 22 août 2013

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Avant d’entrer à Louis-Lumière
Tout a commencé quand j’avais quatorze ans. J’ai été amené par hasard par un copain de lycée dans une association, le Caméra-club d’Orsay Faculté, une petite association de gens qui avaient mis en commun un peu de matériel et qui le donnaient à destination des étudiants pour qu’ils puissent apprendre les rudiments de ce que c’est que de filmer, ce que c’est de monter. J’y ai rencontré des gens qui étaient de passionnants amateurs, comme il y en a dans les associations, mais surtout j’y ai côtoyé des gens qui venaient témoigner et qui vivaient de ce métier-là.
A seize ans, j’ai compris que l’on pouvait vivre en faisant des images, en faisant du montage, ça a été un gros électrochoc et je me suis dit : « Ouah, j’ai vraiment envie de faire ce métier-là ! » J’ai fait des études " normales " et comme je voulais rester à la fac toute proche, j’ai fait un DEUG A de chimie organique, ce qui me permettait de passer le plus clair de mon temps dans cette " assoce ". J’ai même fini mes études à la fac en faisant un mémoire qui était un reportage sur un chercheur en guise de mémoire…

Chronologiquement, c’était à un moment où les réseaux câblés – qui allaient devenir les réseaux ADSL – s’installaient dans les villes et, en contrepartie de l’installation des réseaux câblés, des sociétés comme la Lyonnaise des Eaux, entre autres, offraient aux régions des chaînes de télévision. Et c’est comme ça qu’une chaîne de télévision, Télé Essonne, a été créée juste à côté de l’université – elle existe encore aujourd’hui. Les gens de Télé Essonne sont allés chercher dans le tissu associatif pour voir s’il n’y aurait pas des gamins motivés et qui pourraient les aider à développer des programmes.
J’ai été sollicité et, à seize ans, on m’a mis une caméra sur l’épaule pour aller faire du " news ", interviewer des gens pendant les élections, etc. Je me suis retrouvé dans une situation pas banale parce que je ne savais pas conduire mais je savais me servir d’une caméra ! On avait établit un contrat où j’étais payé le week-end pour faire des petits reportages ou des petites émissions. Je me souviens d’une émission qui s’appelait " Amat’heure " où l’on montrait les rudiments de ce qu’on avait appris dans le cadre de notre association sur les raccords d’axe, les mouvements de caméra, la sémantique et des choses comme ça… C’était destiné au grand public. On se servait de la structure de l’association pour produire (à très bas prix !) des programmes pour la chaîne de télévision.

A ce moment-là, Canal+, qui était en train de développer le concept qui allait devenir par la suite Canal Satellite – et pour pouvoir le présenter aux investisseurs –, cherchait du monde qui aurait fait des pilotes de programmes télés façon " Voyage " et autres thématiques. J’ai été sollicité par Canal+ car ils venaient chercher dans les télés locales des gens qui " avaient envie " et je me suis retrouvé intégré dans l’équipe des nouveaux programmes de Canal+ où j’ai travaillé sous l’autorité de Nathatlie Coste Cerdan qui est maintenant chez Ciné Plus.
A l’époque, elle s’occupait de superviser une petite structure, " C : " (C Deux Points), qui est devenue plus tard " Game One ". C’était une espèce de chaine de télévision hybride qui faisait de la production autour de jeux vidéo : il y avait des jeux vidéo et on pouvait télécharger des vidéos via le satellite.

Ce qui était intéressant, c’est que d’une part ça se passait au sein des nouveaux programmes de Canal+, il y avait une espèce d’émulation assez marrante, et que d’autre part c’était très technologique, il y avait plein d’enjeux et de mises en places particulières. Par exemple, c’était la première fois que Canal utilisait pour une exploitation définitive en production des systèmes de montage Avid, il y avait peu ou pas de gens qui avaient d’expérience sur ces machines-là.
Il se trouve que j’avais appris ces choses-là dans le contexte amateur. De fil en aiguille, je me suis mis à travailler pour Canal, je faisais des sujets pour l’émission " Cyber Culture ", entre autres, tout en poursuivant en parallèle mes études de DEUG.

A un moment donné, je me suis retrouvé dans la situation de pouvoir continuer comme ça à la télé mais une chose me trottait quand même à l’esprit. La télé, ça consomme beaucoup, on fait des jolies rencontres, on peut faire un très joli sujet, il y a une espèce de tension jusqu’à la diffusion et une fois la diffusion passée, la réalisation de ce qu’on a fait sur le long terme est relativement faible. Soit on a eu de la chance, les gens ont vu le programme qu’on a fait et on peut enchaîner sur un autre, soit on n’est pas passé dans la bonne fenêtre et ça rend les choses plus difficiles. Et surtout il y a cette logique de consommation.
En parallèle, au sein de C :, j’avais développé une activité qui consistait à faire de l’habillage et de la création graphique. Mais dans un coin de ma tête, je me disais que ce qui me plaisait vraiment, c’était le cinéma, que c’était ça, ma passion. Je me suis demandé pourquoi ne pas tenter Louis-Lumière quand même ! J’ai donc tenté Louis-Lumière, et je l’ai eu !

Pendant Louis-Lumière
En même temps que je suivais la formation à Louis-Lumière, je m’étais arrangé pour garder une activité le week-end à C : et Canal+. Les hasards de la vie font que je suis arrivé à ma date limite de conscription quand j’étais encore à l’Ecole et j’ai dû interrompre la formation au bout des deux premières années pour faire le service militaire au Cinéma des armées, ce qui m’a permis de faire tout un tas d’autres rencontres. Après le service, j’ai fini la troisième année et je suis sorti de Louis-Lumière en 1999.
Au moment de cette troisième année, j’avais trouvé un job pour RFO qui consistait à former les gens au logiciel After Effects, ce qui m’a permis de faire un petit tour du monde de toutes ses implantations en Outre-Mer. C’était un arrangement assez confidentiel que l’on avait réussi à trouver au sein de l’Ecole – j’étais là un peu mais pas là de temps en temps – et ça s’est très bien passé.

Tout cela a été fait en bonne intelligence et je dois dire que j’ai fait très sérieusement mon travail à Louis-Lumière… J’avais pris comme sujet de mémoire de fin d’études les nouveaux métiers qu’ouvrait le numérique, en rapport avec la photo : c’était une comparaison avec ce qui venait d’arriver pour le son – où tout était déjà numérisé – et ce qu’on pouvait anticiper pour l’image.
Il s’agissait en quelque sorte de sensibiliser le regard sur ce que pourrait être la transition et le raccord concernant le numérique pour les gens qui avaient une compétence dans l’argentique. C’était un travail super intéressant car ça m’a permis de rencontrer des gens dans les labos, des chefs op’, etc.

Il se trouve que la même année où j’ai fini Louis-Lumière, le Festival de Cannes a lancé un appel à projets pour refaire le générique, celui que l’on voit avec la montée des marches. J’ai fait une proposition qui a été retenue et la fabrication de ce générique s’est faite chez Mikros image.
J’ai donc conclu ma troisième année par le générique de Cannes et il a fallu négocier parce que c’était la fin de l’année, il fallait pouvoir venir au festival, ce qui était très sympathique ! Le générique n’a malheureusement pas été maintenu mais une de mes idées a été gardée, les marches transparentes…

Lors de la fabrication du générique chez Mikros, j’ai rencontré Maurice Prost, le président, et l’on a papoté un peu sur ce qu’avait été mon parcours, je lui ai expliqué ce que j’avais fais en termes de mémoire de fin d’études, etc. Ça a bien accroché l’un, l’autre.
Mikros venait de faire des investissements relativement importants dans le cinéma numérique mais venant du long métrage, aborder vraiment le cinéma numérique sous l’angle des effets spéciaux, et ils avaient besoin de quelqu’un qui connaisse bien l’argentique et le numérique. J’avais cette double expérience, celle du numérique à travers mes expériences de télé et l’argentique parce que la formation de Louis-Lumière était très argentique à cette époque-là. J’ai donc eu à essayer d’inventer la façon dont on pourrait écouter les chefs op’ qui ont travaillé en argentique, écouter les techniciens qui fournissent de nouveaux équipements et trouver une façon de les faire dialoguer ensemble. J’ai été embauché en 1999, directement à la sortie de l’Ecole.

Après Louis-Lumière
C’était l’époque où l’on était en train d’inventer le cinéma numérique, où il fallait scanner, shooter, comprendre ce que c’était que la couleur, etc. J’avais un parcours qui était aussi technique et esthétique, j’essayais de comprendre la façon dont on avait envie d’avoir des images et du coup je me rendais compte de l’importance de trouver les bons équilibrages des couleurs du point de vue technique et du point de vue de la qualité de la chaîne. Avec les gens qui faisaient du développement à Mikros on a développé des outils de gestion de la couleur, ce qui nous a permis d’assez vite produire quelque chose de très fidèle et contrôlable.
On a fait le premier long métrage en numérique à Mikros, Marie-Jo et ses deux amours, avec notre ami Renato Berta, et j’ai rencontré un chef op’ on ne peut plus argentique, et on ne peut plus expérimenté, et on ne peut plus passionnant. Cela a été un vrai défi la première fois, avec des choses qui étaient très clairement marquées par Renato qui m’a dit : « Si tu me montres un rendu qui est convenable, je veux bien travailler, sinon je ne le ferai pas ! »
A l’époque, c’était un film en Super 16 et on a montré des choses qui étaient intéressantes. On a commencé comme ça et ça s’est enchaîné assez rapidement parce qu’en 2002-2003, on faisait déjà une quinzaine de films, et ensuite, on est monté jusqu’à une quarantaine de films par an, comme aujourd’hui.

A l’intérieur de Mikros image
J’avais cette compétence acquise d’assistant opérateur à opérateur, ce qu’on apprend à l’Ecole, et j’avais quand même eu déjà des expériences de travail en équipe – la télé apprend ça énormément comme les tournages que j’ai pu faire en tant qu’assistant. Rapidement, la question s’est posée de savoir comment on pouvait structurer l’encadrement des étalonneurs en interne à Mikros, qui étaient plutôt sur la publicité au départ. Je me suis dit que ça pouvait m’intéresser aussi, Maurice m’a confié l’encadrement de cette équipe-là, à laquelle on a ajouté toutes les équipes qui s’occupaient des scanners, de la partie laboratoire pour le cinéma – c’est le département Digital Film.
Par la suite, la vie de Mikros s’est accélérée puisque le groupe a été vendu à des actionnaires italiens en 2006 et, dans la vente, Maurice avait le projet de réorganiser l’entreprise de façon à préparer le fait qu’en tant qu’entrepreneur, il allait avoir probablement envie de passer à d’autres choses. Il a demandé à un groupe de travail de réfléchir à qu’est-ce que pourrait être l’organisation. Comme j’y ai personnellement participé, on a amélioré notre connaissance au moment où on a discuté de ces événements-là et, en 2008, Maurice a décidé que je pourrais devenir directeur général de Mikros.

Ça m’intéressait beaucoup parce que j’avais bien réfléchi sur les questions d’organisation et je trouve toujours très intéressants les projets où des gens peuvent collaborer ensemble. Sauf qu’il y a tout un pan de compétences financières que je n’avais pas du tout acquises où que ce soit dans mon cursus, et la charge était pour moi inenvisageable si je ne faisais pas un complément de formation.
J’ai donc décidé de faire un MBA (Master of Business Administration - maîtrise en administration des affaires) à HEC que j’ai intégré en suivant une formule en alternance – c’est la formule un jour par semaine. C’était à la porte de Champerret, vraiment juste à côté de Mikros, et j’ai été diplômé en juin 2010.

Ça durait quatorze mois, c’était passionnant, j’ai rencontré des gens super intéressants. J’ai confirmé que finalement c’était un autre langage, que j’avais appris le langage de l’argentique, que j’avais appris le langage du numérique et que j’étais en train d’apprendre un autre langage qui était la finance, l’entreprise et toutes ces choses-là, et que l’ensemble avait un tronc commun qui était celui de l’entreprise, c’est-à-dire envie d’avoir un projet, d’avoir une vision.
Et de se dire : « Tiens, qu’est-ce qu’on peut essayer de trouver comme moyens sur le projet, quels sont les gens qui vont m’aider à le mener à bien, qui vais-je pouvoir solliciter pour enrichir ce projet ? Comment va-t-on faire pour que chacun soit engagé, y trouve son compte et soit content de le faire pour qu’on ait envie d’en faire un autre derrière ? » Tout ça me semblait très proche de l’esprit des tournages. J’ai découvert au fil du temps une façon de travailler qui est différente mais qui reste toujours aussi passionnante.

(Propos recueillis en mai 2013 par Jean-Noël Ferragut, Ciné 1970)

  • A suivre prochainement, sur le site Internet de l’AFC, un entretien où Gilles Gaillard parle plus précisément de la société Mikros image qu’il dirige ainsi que des enjeux actuels et futurs de la postproduction numérique.
  • Dans le portfolio, des extraits du générique pré-projection du Festival de Cannes

Portfolio

Gilles Gaillard dans son bureau à Mikros image - Photo JN Ferragut Les trophées obtenus par Miros image - Photo JN Ferragut Festival International du Film de Cannes 1999 / Mikros image - Gilles Gaillard Festival International du Film de Cannes 1999 / Mikros image - Gilles Gaillard Festival International du Film de Cannes 1999 / Mikros image - Gilles Gaillard Festival International du Film de Cannes 1999 / Mikros image - Gilles Gaillard

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