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De Louis Lumière au Sénégal, de la réalisation à la transmission du savoir.

Plusieurs fois primé pour ses films, Amadou Thior (Ciné 77) nous raconte sa carrière bien remplie

vendredi 19 avril 2013

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Pourquoi t’es-tu dirigé vers Louis Lumière ?

J’avais été nourri aux révoltes de Mai 68 à Dakar. J’étais tout jeune, j’étais en seconde et nos ainés étaient les dirigeants de ces grèves. Un professeur de philosophie d’idéologie marxiste nous a aussi beaucoup marqué. J’avais un esprit assez révolté. Je ne voulais pas rentrer dans un cadre très formel et j’étais attiré par les professions où il me semblait qu’il y avait une certaine indépendance.

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Tournage du pilote de Jaxaay
Amadou Thior (2011).

Quand j’ai eu mon Bac, j’étais admissible à l’INSA (Institut National de Sciences appliquées), une école d’ingénieurs à Lyon. J’avais la bourse, j’avais d’excellentes notes sauf durant le deuxième trimestre. Comme j’avais fait la grève, je n’avais pas composé et je n’avais que des zéros. Je n’ai pas pu compléter mon dossier car j’étais admis « sous réserve de fournir le bulletin du 2ème trimestre ». On m’a alors refusé mon entrée à l’INSA. J’étais un peu révolté et je suis resté sans rien faire quelques temps. J’ai fait le concours d’entrée à la première école d’architecture du Sénégal. Elle était dirigée par un français avec quelques professeurs sénégalais mais malheureusement elle n’a durée qu’une dizaine d’année. Je n’ai fait que la première année. Avant de passer en deuxième année, j’ai appris que la société nationale de cinéma qui venait d’être crée cherchait à former des cadres. Ils voulaient préparer des candidats au concours de Vaugirard et de l’IDHEC. C’est comme cela que j’ai abordé le cinéma.

Le cinéma était quelque chose de magique. C’était la seule distraction chez nous. Les premiers cinéastes sénégalais Ousmane Sembène et Mahama Johnson Traoré réalisaient leurs premiers films. Tous les jeunes avaient de l’admiration pour eux. J’avais un bac scientifique avec une mention « assez bien » et je me suis présenté au concours . J’ai passé les épreuves à l’ambassade de France à Dakar. Pour l’oral, un magnétophone à bandes a été envoyé. J’ai été admis, je suis sorti septième du concours.

Comment s’est passé ton passage à l’Ecole ?

J’avais une base scientifique, je n’avais pas de problème pour les maths et les sciences, la sensito, la technologie, l’optique. J’étais un peu déçu, j’avais dans la tête de faire de la réalisation. Je n’ai pas fait la technique, la direction de la photo.

Bernard Taisant (Ciné 51), le conseiller technique de la société sénégalaise de cinéma, m’a dit « Amadou, tu vas faire Vaugirard et après tu feras ce que tu voudras. On y apprend vraiment le cinéma. » Il a eu raison parce qu’au niveau de ma promotion, certains sont devenus directeurs de la photographie, d’autres réalisateurs. Un s’est dirigé vers le cinéma d’animation. Il prenait déjà de la pellicule, la grattait et faisait image par image un truc vraiment superbe. Bernard Taisant venait souvent ici, j’ai eu le moral après son conseil et j’ai continué.

Avec la carte de l’école, dès que je sortais des cours j’allais au cinéma, à la cinémathèque. Les ouvreuses nous faisaient des misères quelques fois. Elles nous demandaient des pourboires bien costaux car on ne payait pas. J’ai eu le BTS comme tout le monde.

On avait de bons professeurs. Je me souviens bien d’Alain Aubert à la réalisation. Comme j’étais tourné vers elle, j’aimais bien son cours. J’aimais aussi Pierre Maillot qui faisait un peu la critique de film. Quand je suis sorti, j’étais tout content parce que franchement c’est là que j’ai bien appris le cinéma.

Qu’as-tu fait à la sortie de l’Ecole ?

A l’époque tous ceux qui sortaient de Vaugirard, pouvaient faire un stage à l’ORTF. J’ai ainsi fait un an à la SFP sur des séries. J’ai fait un épisode de « Un juge, un flic » avec le réalisateur Denys de La Patellière. J’ai aussi été sur « Les cinq dernières minutes » mais je n’y ai fait que trois jours parce que le producteur ne voulait pas me prendre en charge. Je suis allé à La Rochelle, j’ai fait la grue et je suis rentré le lendemain. J’ai aussi fait beaucoup d’émissions de télé, par exemple à Antenne 2 avec Abder Isker, un réalisateur de variété connu à l’époque. Nous avons enregistré de grandes vedettes comme Jane Birkin avec qui j’ai fait des photos.

Dans cette année de stage, j’ai fait la connaissance d’amis martiniquais qui voulaient faire la révolution chez eux. Nous avons eu un projet de court métrage à Paris. Il racontait la vie des martiniquais et parlait de leurs problèmes. Je tenais la caméra et un copain qui faisait l’IDHEC faisait le son. Ce fut un premier petit film, en noir et blanc. Il a été tourné avec une pellicule sensible : 400 ASA. Nous n’avions que ca et elle était difficile à manier. Ils ont ensuite voulu faire un projet plus sérieux aux Antilles. Nous sommes partis deux mois en Martinique pour tourner un long métrage. Je faisais l’image et le copain le son. Une martiniquaise du groupe s’est accaparée le film pour le monter… Cela devenait un peu difficile, je suis rentré à Paris.

Comment s’est passé ton retour au Sénégal ?

Je n’avais plus de bourse alors je suis rentré au Sénégal où j’étais sûr d’être le plus diplômé. C’était jusqu’à présent vrai. Alors je suis rentré mais curieusement j’avais pas grand chose à faire : Ousmane Sembène ne tournait que tous les quatre ans. J’ai été comme assistant réalisateur sur ses films « Camp de Thiaroye » en 1987 et « Guelewaar » en 1992. Je n’avais pas les moyens de démarrer un film. Je suis allé à la télé. Les gens bloquent en disant qu’ils n’ont pas de postes budgétaires. C’était très compliqué alors j’ai écrit au président de la république, à l’époque Léopold Sédar Senghor : « Je suis le seul diplômé de Vaugirard ici, les gens curieusement ne veulent pas me prendre. ». Il prend la lettre et la donne au premier ministre Abou Diouf qui la transmet à son ministre de la communication avec ce mot « Je vous envoie le dossier de monsieur Thior, BTS Cinéma, je vous demande de le recruter. » Finalement j’avais le choix entre la télé et le ministère de la culture. Je suis allé au ministère de la culture parce que je voulais être un peu plus libre.

Mon arrivée au ministère de la culture coïncidait aussi avec un concours. Il devait financer des films institutionnels sur des problématiques de santé et recherchait des cinéastes dynamiques. A l’époque il y avait la sècheresse et le désert commençait à avancer. J’ai présenté mon projet et j’ai gagné le concours du court métrage sur la désertification. « Lutter contre la sécheresse » est mon premier film en 16mm couleur. Avec lui, j’ai remporté le prix de la Communauté Européenne au festival de Ouagadougou en 1985. Il a été acheté par la francophonie et c’est comme cela que j’ai commencé ma filmographie.

Auparavant, comme je m’ennuyais et que la télévision scolaire était bien équipée, j’avais réalisé un documentaire en vidéo sur l’habitat au Sénégal. Un français, Monsieur Thévenot, en a fait le montage. Il avait été récompensé du grand prix de l’Unesco dans le domaine « Vision Habitat ». C’est avec une vidéo en bande 2 pouces en noir et blanc que j’ai eu mon premier prix.

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Tournage du pilote de Jaxaay
Amadou Thior à gauche. (2011)

Par la suite, il y a eu une crise du cinéma sénégalais et nous avons demandé à l’état de créer une sorte de CNC pour nous appuyer. Comme c’était mal géré, cela n’a jamais fonctionné et les cinéastes sénégalais ont continué à se battre tous seuls.

Comme j’avais pas mal d’argent, j’ai réussi à faire mon deuxième film de fiction, un court métrage en 16mm. Mais j’ai eu un problème de production. Comme je voulais me dégager des problèmes de gestion, j’ai fait confiance à un ami qui n’était pas trop doué en production. J’ai amené l’argent et j’ai ouvert un compte à son nom. J’avais fait confiance et je ne le ferai plus. J’avais même une subvention du ministère des affaires étrangères pour la post-production. J’avais 52.000 francs français pour le court-métrage, c’était suffisant.

Mon attirance à la vidéo m’a fait commettre une erreur. Pour faire des économies, j’ai fait tirer les rushes en Beta pour effectuer le montage à la télévision. Il n’y avait pas de problème et le montage se passe bien. Ensuite il fallait conformer. Quand j’arrive à Telcipro. On me dit « Amadou, la pellicule que tu as utilisée n’est pas footée ». Évidemment, je faisais de la récupération de pelloche… Comme il n’y avait pas de repère, le travail de conformation allait être très fastidieux, prendre des heures et coûter très cher. Petit à petit on est arrivé à la copie « zéro ». Mais j’ai entièrement bouffé le budget.

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Tournage du pilote de Jaxaay
Amadou Thior devant le combo (2011)

Après j’aurais bien voulu encore faire du film, mais j’ai carrément viré vers la vidéo. J’ai plongé sur le Beta SP qui était assez performant, côté maniabilité, on pouvait monter à la trame près. Ensuite, j’ai fait toute une série d’au moins quatre 52mn. Ils ont été bien accueillis par le public sénégalais et dans les festivals. Avec eux j’ai remporté des prix au festival de Ouagadougou.

En 2002, je réalise « Almodou » qui a pour sujet les talibés, ces élèves des écoles coraniques qui mendient. Il est censuré au Sénégal mais ouvre le festival « Vues d’Afrique » à Montréal en 2003.

En 1999, tu deviens président de la CINESEAS. Que cherches tu à mettre en place ?

De 1999 à 2001, j’ai été président de la CINESEAS, l’association Cinéastes sénégalais associés. Mon prédécesseur qui avait fait l’IDHEC, s’était rendu compte qu’il fallait que l’on fasse des efforts sur l’écriture de scénario. A l’occasion d’une semaine du cinéma suisse, il avait commencé des ateliers avec un script doctor helvétique, Denis Rabaghlia. Une ONG suisse nous appuyait quand j’ai pris le relais et nous avons continué le script doctoring. Mon film qui avait été censuré a été retravaillé dans cet atelier.

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Tournage du pilote de Jaxaay
Amadou Thior à gauche (2011)

L’ONG qui avait remarqué qu’il n’existait pas de film d’enfant en Afrique, a décidé de changer un peu de thème. Les films de Wall Disney et autres régnaient. Nous avons alors réalisé des courts métrages fictions pour enfant. Puis nous avons élargi ce travail à la sous-région. Il y a ainsi eu des films maliens. J’étais alors producteur. Comme le réalisateur n’avait pas le courage de faire le film, il a été tourné dans une autre langue que la sienne. C’était une autre langue que je ne connaissais pas mais j’ai tourné finalement. TV5 nous a acheté le film.

J’essaie de m’accrocher. Je pense qu’on a trop vécu de la manne de la France, de l’Union Européenne, de tous ces pays qui nous ont subventionné au point de ne plus avoir le sens de la rentabilité. Dans notre région et contrairement aux anglophones, nous ne faisons pas le lien entre l’art et l’industrie au point que tant que l’argent vient des autres on se permet de faire ce qu’on veut sans esprit de rentabilité. Dès que la manne a cessé, il n’y a plus eu de film.

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Tournage du pilote de Jaxaay
L’équipe en place (2011)

Depuis ma mésaventure, je suis dans la logique de créer un marché en rapport avec les réalités de mon pays. Au Sénégal, c’était toujours mal géré, Les sociétés ne parvenaient plus à avoir de grands films et les cinémas ont fermé. Les cinémas non seulement ont fermé mais ont été rachetés par des églises protestantes. A mes débuts, la télévision produisait des films, maintenant elles passent des télénovelas sud américaines. Tout cela, ce n’est pas bon. Alors je me suis dit qu’il fallait arriver à faire quelque chose d’identique localement mais aussi en faisant des DVD pour les vendre et pouvoir récupérer de l’argent pour continuer à tourner. Je suis dans cette dynamique. J’ai pu accrocher la télévision nationale. Nous avons déjà fait deux fois quarante-cinq minutes. Malheureusement ils ne nous suivent pas pour la commercialisation. Je suis en train de chercher à racheter les droits pour les proposer à d’autres télés privées. Maintenant l’état commence à reprendre le parc de salles parce qu’à la fin c’est par l’absence de salles que le cinéma va mourir.

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Tournage du pilote de Jaxaay
La caméra en déport (2011)

Je savais qu’on allait inéluctablement vers la fin de la pellicule. Tourner en Beta numérique ou en numérique, à l’époque nous faisions tout pour diminuer les coûts. A partir du moment où la production était complètement affaissée, les cinéastes burkinabais tournaient en numérique. Ensuite pour aller dans les festivals ils kinescopaient leurs œuvres.

J’ai pu voir sur le site ce que les Anciens pensaient des nouvelles technologies. Je pense que les formations, comme celle de Vaugirard avec la pellicule, comme base, est une bonne base de connaissance parce qu’on l’applique facilement. On peut très facilement la transposer et l’adapter avec les nouvelles technologies. Il en est de même pour la réalisation où j’ai pu faire facilement le bond du montage avec la pellicule vers le montage virtuel.

Maintenant, tu transmets ton expérience, pourquoi as-tu cette école à Dakar ?

Dans le temps, il y avait un centre de formation au niveau de la télévision nationale. Il y avait des caméras, des tables de montage Atlas et même un laboratoire inversible. Quand la vidéo est arrivée, tout est parti et le centre de formation a périclité. Il n’y a plus eu de formation dans la sous-région.

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Tournage du pilote de Jaxaay
Amadou Thior à droite (2011)

J’avais un ami qui a quitté la télévision, il est parti en retraite. Comme il avait été formé à l’INA ses collègues lui ont demandé de créer une école à Dakar. Il avait du mal à mettre en place le projet. Je l’ai aidé et nous sommes allés dans les ministères qui avaient du matériel audiovisuel pour prospecter. Nous leur avons fait des cours de photo, de la prise de vue vidéo, un peu de montage et des renforcements de capacités. Il m’a confié le bébé et nous avons eu notre première promotion.

Comment conçois-tu son fonctionnement ?

Pour le programme, j’ai pris le style Vaugirard, BTS cinéma. J’ai pensé qu’il y aurait un tronc commun et qu’en première année je leur apprends plein de choses. Je démarre avec un module photo avec la pratique de l’appareil photo puis du labo argentique. Il y a dans ce dernier plein de choses que l’on peut transposer dans Photoshop ou la vidéo. Ensuite il y a un module caméra, technologie des caméras et vidéo. Ensuite avec la sémiologie, ils apprennent le langage cinématographique. Nous commençons par la structure du récit puis ensemble nous inventons une petite histoire puis nous écrivons le synopsis, puis le scénario, le découpage technique et on tourne et après ils montent. De telle sorte qu’au bout du compte, ils ont fait des films. Ils sont divisés en deux groupes où il y a toutes les fonctions, une petite équipe technique de tournage. Ils font leur film puis leur montage. En deuxième année, les gens ont le choix entre trois options « réalisation – montage », « image » et « son ».

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Tournage du pilote de Jaxaay
Amadou Thor à gauche (2011)

L’école a eu un peu de succès. Un institut important qui fait du management veut créer un département de technologie. L’école va être intégrée à ce département en création qui a beaucoup de moyens.

Je vais essayer d’attirer un peu les Anciens de Vaugirard. Même s’ils forment souvent sur des séminaires assez courts. Je voudrais un spécialiste du son, un spécialiste de l’image et un spécialiste du documentaire. J’ai pu obtenir le principe avec l’Ambassade de France qui nous appuie pour prendre en charge ces enseignants. Il y a un énorme besoin de formation au Sénégal. Je ne suis pas en train de parler au nom de mon école, je suis en train de travailler à attirer aussi des grands professionnels au Sénégal.

Quels conseils donnerais tu à un jeune qui sort de notre Ecole ?

Tu sais le métier de cinéaste c’est une aventure individuelle, c’est-à-dire qu’il faut d’abord avoir la passion. Si on n’a pas la passion, on peut tout de suite aller entrer dans le rang aller dans une télé ou travailler dans une entreprise avec son BTS ou son Master. J’ai abordé le cinéma pas pour entrer dans une télé, je l’ai fait de manière stratégique. Je savais que j’allais faire un métier en freelance et là c’est une bagarre selon le cas.

Interview réalisée par Benoît Pitre en octobre 2012.

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Tournage du pilote de Jaxaay
Amadou Thior dirige le conducteur du taxi. (2011)

1 Message

  • oh monsieur Thior c’est avec une grande émotion que j’ai lu cet article.
    Très sincèrement je peu dire que je ne vous connaissais pas si bien au paravent,mais cet interview montre exactement le modèle de personne que vous êtes.
    ceux sont des gens comme vous dont le paysage audiovisuel sénégalais aurai besoin.
    Merci pour ce que vous faites pour l’école et même pour notre cher Sénégal.
    J’aimerais être comme vous. Vous êtes un exemple.

    Benoit Fader KEITA
    2ème Année Réalisation/Montage