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Mémoire

Mécanismes, formes et esthétiques de la pornographie amateur à l’heure d’internet : fragments d’une nouvelle poétique du Vide et de l’Excès ?

Auteur : Jean-Nicolas Schoeser - Directeur de mémoire : Gérard Leblanc

jeudi 6 octobre 2011

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Internet, révolution majeure de la dernière décennie, a modifié profondément notre rapport aux images. En particulier aux images pornographiques : elles y pullulent, s’y exposent sans retenue au regard, et deviennent même un point important de l’existence du Web, se plaçant depuis la création de l’espace numérique connecté à la première place des requêtes effectuées sur les moteurs de recherche (25 pour cent, tous pays confondus).

Ce que ce mémoire se propose de questionner, ce sont ces images de bande, et plus particulièrement ce qui constitue la grande nouveauté au creux de la pornographie : l’explosion de l’imagerie amateur. Avec Internet et le numérique, on a pu, brutalement, devenir tout à la fois spectateur et acteur des images. Et, dans le cadre de la pornographie, sont apparus, au milieu des flots ininterrompus d’images professionnelles, des fragments, des séquences semblant prises dans l’intimité même des gens.

Ces videos, bien qu’existant avant, mais confinées à des cercles intimes ou des communautés spécialisées d’échange, ont peu à peu trouvé leur place au sein du flux, dessiné un public, qui les plébiscitent, comme en témoigne la comptabilisation des vues sur les porno-tubes, youtube du porno, qui sont le lieu majeur de visionnement de pornographie sur le réseau. Pourtant, dans ces images, il n’y a rien, ou si peu.

Cadre fixe en plan large, focus automatique de caméscopes personnels, image bruitée ou mal définie, corps imparfaits qui oublient bien souvent la caméra. Nous sommes loin, ici, de l’imagerie clinquante et d’exhibition de la chair à l’oeuvre dans la pornographie dominante. Mais ces images survivent, elles ont du succès. Et dans le cadre de la pornographie, avoir du succès signifie en un mot comme en cent qu’elles excitent le spectateur. Il s’agit donc ici, à partir d’un matériau incertain et anonyme, de définir ce qui se met en place dans un tel visionnement d’images.

Comment elles nous excitent, quel plaisir nous pouvons en retirer, et comment elles tracent les lignes d’une nouvelle position du spectateur face au spectacle pornographique. En se basant sur une analyse des différents éléments de l’image, du cadre aux corps en passant par la narration, tracer les lignes d’une esthétique, d’un dispositif filmique qui crée l’écart au porno dominant en remplaçant l’hyper-visibilité par les manques, et l’omniscience par la pulsion voyeuriste retrouvée.

Chercher dans l’image, et dans ses périphéries, ce qui permet de mettre en place cet écart, et d’entretenir cette croyance au voyeurisme de l’intimité dévoilée. D’autant que ces images se placent dans un système très particulier, qui est celui d’Internet, lieu de l’exhibition de soi, où l’on peut tout voir, tout lire, tout savoir, parce que c’est le monde des hommes connectés, celui où l’intime rencontre l’intime, par l’entremise de sa médiation par l’image.

On s’expose sur Youtube, Myspace, Facebook, on attend de l’autre une validation de soi, de son image. Le succès d’existence ne se crée qu’en fonction du nombre de vues et de commentaires, non plus en fonction d’une qualité intrinsèque de ce qui se déroule. Le Regard tout-puissant du voyeur s’hallucine pouvoir toucher chaque coin du globe, chaque personne connectée, chaque intime exhibé.

On s’exhibe, on se crée une média-identité pour tenter de se rassurer, comme on validait, tout enfant, notre existence par le regard de notre mère. Le regard maternel est devenu celui des anonymes, et la logique de perméabilité des sphères publiques-privées rejoint la perméabilité des images, qui deviennent pour chacun, dans leurs voyages, tout à la fois autant fenêtre sur le monde que miroir métaphorique.

La technologie de représentation charrie toujours avec elle ses propres fantasmes. Et ces fantasmes rejoignent la dernière faille de l’image, qui frustre sa lecture tout autant qu’elle augmente l’excitation : la matière-image, pixels fourmillants, dernier filtre vers l’accession des corps, lieu ultime de cette perméabilité, de ce dialogue qui se noue entre l’image et le monde, entre le regard et le fantasme.

L’oeil frustré du voyeur, tentant de voir pour s’exciter, y dépose ses désirs, re-construit, une fois de plus, l’image-fragment, pour tenter de jouir, enfin.