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Mémoire

Cinéaste et photographe

Mémoire de Romain Rabier (Ciné 2007) - Directeurs de mémoire : Jean Louis Berdot et Laurent Chevallier

lundi 8 août 2011

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Les images d’Etienne Jules Marey qui s’étendent désormais sur les baies vitrées de la nouvelle cinémathèque célèbrent un indéniable précurseur du cinéma. Mais ces clichés qui se succèdent, décrivant pour la première fois le mouvement d’un corps humain en marche, ne font pas date comme l’invention du cinéma, qui viendra un peu plus tard avec l’appareil des frères Lumière.

Et pourtant ce ne sont plus tout à fait des photographies que nous voyons, car elles dépendent d’un même mouvement et sont insignifiantes dès qu’elles sont isolées les unes des autres. Le cinéma n’en reste pas moins ces photographies qui se projettent à toute allure sous nos yeux. Ce positionnement assez flou entre ces deux arts pourrait se formuler ainsi : où commence le cinéma et où se termine la photographie ? A partir de quand franchit-on le seuil du cinéma : quand l’alliance des images fixes commence à former une narration, un récit, ou bien quand l’oeil humain commence à percevoir un mouvement fluide dans ce défilement de photogrammes ? Mais je ne sais pas si ce mémoire apportera une réponse à cette interrogation. J’ai fini par m’écarter de cette question, qui se résume finalement à une question de définition, pour me diriger vers une autre problématique plus personnelle. Plutôt qu’une question de définition, je désirais m’intéresser à une question de démarche.

La volonté de faire des images photographiques était-elle différente de la volonté de faire des films ? C’était là, pour moi, que s’arrêtait la photo et commençait vraiment le cinéma, dans un questionnement sur le « comment voir et comment montrer ». Et je me demandais enfin s’il existait vraiment une frontière ou s’il n’y avait qu’un état d’esprit. J’ai ainsi toujours pratiqué indifféremment ces deux techniques pour aborder un sujet, quel qu’il soit, me souciant apparemment peu de l’outil que j’avais entre les mains. Seul comptait pour moi la nécessité de faire des images. Seul comptait pour moi la tentative d’approcher le réel. Ce mémoire est donc le lieu d’une recherche forcement restrictive et arbitraire car uniquement motivée par des réflexions personnelles. Il me faut donc, dans un souci de compréhension, exprimer mes conceptions de cinéma pour qu’on puisse saisir le point de départ de cette recherche. J’essaierai d’être bref dans ces évocations quelque peu biographiques en espérant ne pas sombrer dans la prétention.

D’une nature timide, je n’ai jamais été très doué avec la réalité et avec la communication, qui m’ont toujours paru complexes et émotionnellement très fortes. Les individus et leurs actions m’ont toujours paru très dures à saisir, comme si je soupçonnais quelque chose que je ne pouvais pas comprendre. Heureusement j’ai découvert la photographie à l’adolescence et j’ai voulu, plus tard, faire des études de cinéma. Car j’ai toujours été subjugué par la réalité et ses multiples représentations. Mais pendant qu’un laps de temps se déroule, je ne suis pas capable de saisir l’événement dans son ensemble, de « voir » ce qui se déroule sous mes yeux. Je suis trop proche de l’instant, qui est trop remarquable et anodin à la fois. Le temps qui passe ne me laisse pas le loisir de « voir » ce qui m’entoure. Disons en d’autres termes que je « vois » mal.

La photographie et le cinéma me permettent de souligner cet instant et de le revivre. La réalité peut désormais surgir. Le temps repasse. Les détails et les rouages des relations apparaissent. Je peux enfin voir et comprendre le moment qui s’est déroulé. De la même façon que l’on se repasse un extrait de film pour voir de quelle façon il est découpé et mis en scène, la table de montage et la planche-contact me permettent de voir comment la réalité s’est elle-même mise en scène et comment les acteurs de la vie réelle se sont eux-mêmes dirigés. Tout devient (relativement) plus clair. Au moment de la prise de vue je ne fais toujours que soupçonner quelque chose de beau ou d’important, comme une image inconsciente, mais je ne la « vois » pas, je ne la verrai qu’une fois l’épreuve tirée. Je prendrai comme exemple mon documentaire de seconde année intitulé une enfance, pour lequel je suis retourné dans l’internat dans lequel j’ai passé 4 ans.

En préparation du film, j’ai réalisé de nombreuses photographies, notamment des portraits des différents adolescents qui allaient être les sujets du film à venir. Pour autant je ne considère pas ces photographies comme des repérages au documentaire, mais bien comme des objets à part entière, qui expriment des émotions différentes ou du moins d’une manière différente et complémentaire. Mais dans les deux cas, j’ai voulu retrouver des sensations de l’enfance que je ne ressentais pas comme explicites dans ce que j’ai filmé ou photographié pendant le tournage, mais que j’ai retrouvées avec bonheur dans le matériel obtenu, encore une fois la planche-contact ou les rushes.

En quelque sorte ces outils ont été les révélateurs de ce que j’étais venu chercher, ces émotions d’enfance qui avaient guidé l’appareil photo puis la caméra.